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29.5.06

Marx vs Maurras

Karl Marx s’est trompé, et c’est la réalité contemporaine qui se charge de démentir ce qu’il écrivait en 1848 dans le « Manifeste du parti communiste » sur la question nationale : « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut pas leur prendre ce qu’ils n’ont pas. […] Les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus… ». Il n’est que de voir que ce sont justement les moins favorisés et les ouvriers qui ont fait le triomphe du Non en mai 2005 tout comme ce sont leurs votes protestataires qui, en 2002, avaient disqualifié le candidat Jospin. Et, au regard des dislocations quasi-simultanées de l’Union soviétique et de la Yougoslavie (dont il n’est pas certain qu’il faille forcément se féliciter) dans les années 90, l’idée nationale, quelles que soient les formes abusives qu’elle prend parfois, reste bien vive, source d’espérances comme de violences, protection des citoyens comme mémoire emprisonnante selon les cas : en tout cas, elle est une réalité, non seulement sentimentale, mais éminemment politique et géopolitique, comme le signale Yves Lacoste au fil de ses travaux et de ses publications. On peut le regretter ou s’en désoler mais c’est un fait, indéniable, persistant et sans doute inscrit dans l’essence des sociétés contemporaines.
Marx pensait que la conscience de classe serait plus forte que le sentiment d’appartenance à un corps national, et l’internationalisme semblait triomphant parmi les peuples et les élites au milieu du XXe siècle : ce n’était qu’une illusion temporaire, dissipée par les nationalismes des populations est- et centre-européennes qui ont « dissous » le « bloc communiste » en quelques années à la fin du siècle passé. La nouvelle utopie, « l’Europe », se heurte à la même réalité et, faute de constituer une nation à son tour, se condamne à n’être plus qu’un monstre techno-bureaucratique coupé des électorats, donc (en démocratie aussi) des peuples. Tout comme les nations ont entraîné l’implosion des Etats qui se revendiquaient « de classe » (dans la lignée des idées marxistes), elles vont sans doute provoquer l’implosion de cette Europe qui s’est bâtie sur la négation de ce que l’Histoire avait, peu à peu, enraciné au cœur des hommes et de leurs familles, ce sentiment d’appartenance à un ensemble, « leur » nation. Elles sont fort diverses, parfois antagonistes, vécues ou rêvées, mais elles apparaissent incontournables, au grand désespoir du fantôme de Marx, mais aussi de celui de Monnet… « C’est la revanche de Maurras », murmurait Régis Debray il y a quelques années… La formule, pour ambiguë qu’elle soit, est un véritable pieu enfoncé au cœur des utopies modernes…
vu sur le blog de JP Chauvin