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24.6.06

Boutang encore et encore...

« Cinq ans déjà. Par une matinée ensoleillée de juillet, à Saint-Germain-en-Laye nous étions quelques rédacteurs d’Immédiatement à être venu dire adieu à Pierre Boutang. Les plus jeunes d’entre nous n’avaient pas vingt ans, mais leurs aînés leur avait déjà fait lire son Maurras. Nous devions ressentir cruellement l’absence de l’auteur de l’Ontologie du secret les années suivantes, sur les bancs d’une Sorbonne où plus rien ne s’opposait au retour d’un fade néo-kantisme. Dans l’amphi Turgot, en écoutant les sornettes débitées par Alain Renaut ou Jean-Claude Marion, nous l’imaginions tel que ses anciens élèves le décrivent, commentant Les Politiques d’Aristote ou la Somme théologique de saint Thomas. Nous découvrons aujourd’hui, avec la Source sacrée un nouveau recueil d’articles (principalement écrits entre 1952 et 1954 pour Aspects de la France). Réunis par Boutang avant sa mort, ces textes forment le second tome des Abeilles de Delphes. Il avait également rédigé, en guise de préface une charge violente contre la déconstruction et le « funambule Derrida ». Ce nouveau Prologue d’un essai sur la critique laisse transparaître ses liens étroits avec la pensée de George Steiner et son Sens du Sens. Que trouvera-t-on dans cette Source sacrée ? Les articles hebdomadaires précités, mais également sa présentation de la Satire Ménippée, ce manifeste du “Parti des politiques” rédigé en 1594, ou ce magnifique texte écrit en 1978, à l’occasion de la mort de son ami Maurice Clavel. Et que dire de sa préface aux Possédés de Dostoïevski ? Penchons nous un instant sur la dernière partie de l’ouvrage. Elle porte sur la naissance de l’Etat. Le métaphysicien Boutang produit là des pages de haute philosophie politique, allant chercher Cournot pour batailler contre Hegel, analysant avec une rare finesse L’Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville, corrigeant Pierre Andreu sur Sorel...S’il avouera s’être un peu emporté contre Pascal, plus maurrassien que Maurras, la lucidité, la curiosité infatigable de l’ancien Camelot du roi lui faisaient tracer dès les années 1950 un éloge de Raymond Aron « ce chevalier de la lumière », à l’occasion de la sortie de L’Opium des intellectuels. Elles le poussaient à saluer Blondin, son camarade de la Rhumerie et à pourfendre la statue glacée de Montherlant.Un philosophe chrétien pouvait donc encore, au XXe siècle exister, penser, et écrire sans rien concéder à l’abjection de notre société contemporaine, aux trahison du monde moderne. A Noël 1952, il méditait sur la nature de la tâche des détenteurs de la bonne nouvelle : « Politique ? Religieuse ? L’un et l’autre. Il s’agit seulement de retrouver notre être, nation et tradition, et que les Français du XXe siècle ne soient pas inégaux aux bergers de la nuit de Noël. Non des prolétaires, ni des bourgeois, ni des électeurs : des Français de nouveau en France et en chrétienté. » Cette tâche, aujourd’hui reste intacte. »
Jérôme Besnard