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12.9.06

M. le maudit

En 1932, Jean Paulhan écrit qu'un jeune homme désireux de s'engager politiquement n'a de véritable choix qu'entre Karl Marx et Charles Maurras : alternative inconcevable aujourd'hui, tant Maurras incarne (aux yeux de nos contemporains) une France du passé, haineuse et coupable. Comment, pourtant, occulter la vie et l'œuvre de cet homme, sans lesquelles le XXe siècle demeure largement incompréhensible ? Comment expliquer qu'il ait influencé des personnalités aussi différentes que celles de Charles de Gaulle, T. S. Eliot, Jacques Lacan, Philippe Ariès, Georges Dumézil... ? Tenter de comprendre la fascination qu'il exerça, est-ce nécessairement verser dans l'irrationalité antisémite qui entachait sa pensée ? Car Maurras fut l'un des personnages les plus contrastés de cette France dorée et trouble de la Belle Epoque et de l'entre-deux-guerres. Il y a le Provençal monté tout jeune à Paris, disciple de Frédéric Mistral et de Dante, dont les idées fédéralistes sont saluées à gauche comme à droite ; il y a le héraut du royalisme, fondateur de l'Action française au tournant du siècle, défenseur du catholicisme, mais agnostique lui-même; il y a le journaliste polémiste antisémite et antidreyfusard, hostile au nazisme dès 1923; il y a le critique littéraire, qui salua en Proust, auteur inconnu des Plaisirs et des Jours, un écrivain exceptionnel ; il y a le poète et prosateur, que Gide, Colette, Valéry et tant d'autres mettaient au pinacle de la littérature française... Il y a aussi, bien moins connu, un Maurras bon vivant, épris des femmes et nourri de culture antique. S'appuyant sur des correspondances, des documents et des témoignages inédits, cette biographie propose un portrait fouillé, qui raconte aussi l'une des époques les plus complexes de l'histoire de France.
Auteur d'une biographie de T.S. Eliot (2002) primée par l'Académie française, Stéphane Giocanti est un spécialiste de Maurras, auquel il a consacré sa thèse ainsi que de nombreuses études et conférences.

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par Paul-François Paoli.
in Le Figaro Littéraire du 07 septembre 2006

Une biographie de Charles Maurras retrace le cheminement de celui qui fut un intellectuel capital pour son temps.

PLUS DE CINQUANTE ANS après sa mort, survenue après qu'il eut été condamné à la prison à vie, en 1944, Maurras continue de susciter les passions. Son nom reste, pour beaucoup, synonyme d'une rhétorique servant à justifier les noirs desseins d'un nationalisme xénophobe. « Maurrassien » : l'adjectif lui-même est chargé d'opprobre ou de suspicion. Pourtant, que d'ignorance concernant cet homme, sa vie et sa pensée, puisque ses livres sont, pour la plupart, ignorés ! Qui lit encore Anthinéa ou L'Avenir de l'intelligence ? Et qui réalise à quel point ces textes ont marqué les esprits, pour des raisons à la fois esthétiques et politiques, puisque l'homme fut le principal générateur d'idées de la droite française entre les deux guerres? Appréhender son influence sur son temps pour mieux comprendre celui-ci : c'est le but que s'est donné Stéphane Giocanti dans Maurras Le chaos et l'ordre, biographie riche en documents inédits. Il insiste sur la passion de Maurras pour Frédéric Mistral et le félibrige, mais aussi sur les drames intimes qui ont provoqué en lui une déchirure.
De Gaulle n'y était pas insensible
Cet élève surdoué, qui, à dix-huit ans, connaît Sophocle et Lucrèce par coeur, mais aussi Kant et Schopenhauer, a été frappé par une surdité qui va renforcer sa vision d'un monde menacé de dissolution. Hanté par la guerre civile, traumatisé par le souvenir de la Commune, le jeune Maurras part en quête d'un « ordre » capable de faire obstacle à la cruauté des hommes, et à leurs chimères. Il en découvre les fondements dans l'hellénisme, le principe monarchique et l'Église catholique.
Face à cette « tradition », il désigne l'ennemi : les idées égalitaires et individualistes de la Révolution française et l'Allemagne, devenue, depuis la Réforme, le vivier d'un romantisme honni. Si la doctrine maurassienne attirera des intellectuels aussi importants que Georges Dumézil, Philippe Ariès ou Raoul Girardet, c'est qu'elle proposera une alternative apparemment cohérente au marxisme. Elle influencera aussi de nombreux officiers de l'armée française habités par la crainte du germanisme et, parmi eux, des résistants de la première heure, comme le général Leclerc. Quant aux relations avec Malraux, Kessel et Proust, qui évoquera la « cure d'altitude mentale » que représente pour lui la lecture du journal L'Action française, elles démontrent à quel point Maurras a rayonné au-delà de son cercle d'affinités idéologiques.
On pourrait prendre ce livre pour un plaidoyer pro domo, il n'en est rien. L'auteur n'édulcore ni la xénophobie de Maurras ni un antijudaïsme viscéral dont moult préjugés sont partagés par Proudhon, voire Jaurès. Il ne minimise pas non plus ses responsabilités entre 1940 et 1944, quand Maurras poursuivra des polémiques odieuses contre la Résistance, alors même que de Gaulle était loin d'être insensible à son enseignement. Aux yeux de Giocanti, si l'homme Maurras a fauté durant l'occupation, son oeuvre mérite d'échapper à l'enfer. Au lecteur d'en juger, à partir de ce monument d'érudition qui est aussi une tentative de sauver ce qui peut l'être d'un héritage maudit par notre époque.

Stéphane Giocanti, Maurras, le chaos et l'ordre, Flammarion, 2006, 575 p., 27€

2 Comments:

At 18:41, Blogger Cheverny said...

Très bon livre, à acheté de suite ... (pour moi c'est déjà fait) !
Encore Bravo à Stéphane Giocanti

 
At 16:03, Anonymous achmedai said...

Une très-bonne biographie, très portée sur l'oeuvre littéraire de Maurras. Peut-être pas aussi érudite que la biographie qu'a écrit Boutang, mais du moins beaucoup plus facile d'accès pour les personnes qui ne connaissent ni le personnage Maurras, ni son oeuvre...

 

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